Évaluer l’école pour transformer l’action publique - Grand entretien

Publié le 01 juin 2026

Dans un contexte où l’évaluation est devenue un levier central au service des politiques publiques, le Conseil d’évaluation de l’École (CEE) occupe une place singulière dans le paysage éducatif français. Indépendant dans ses recommandations et à la croisée des approches quantitatives et qualitatives, il contribue au développement d’une culture de l’évaluation au service du pilotage des établissements, de l’inclusion et, plus largement, de la transformation du système éducatif. Charles Torossian, président du CEE, revient ici sur les fondements de cette indépendance, les enjeux méthodologiques de l’évaluation, la place de celle-ci dans le débat public et les compétences clés à développer chez les cadres éducatifs.

Indépendance et légitimité à l'évaluation

pictogramme discussion Comment le CEE conçoit-il aujourd’hui son indépendance et en quoi celle-ci constitue-t-elle une condition essentielle de la crédibilité et de la portée démocratique de ses travaux ?

L’indépendance du CEE relève à la fois d’un principe déontologique, d’un choix méthodologique et d’une exigence démocratique. Évaluer suppose en effet de séparer clairement ceux qui conçoivent et mettent en œuvre les politiques publiques de ceux qui en analysent les effets. Cette séparation vise à prévenir les biais et les conflits d’intérêts. Inscrite dans la loi, l’indépendance du CEE se traduit par la liberté de son programme de travail et par le caractère public de ses recommandations. La transparence des méthodes et la présence de parlementaires et de personnalités qualifiées au sein de l’instance garantissent une évaluation qui ne s’adresse pas seulement aux cadres du système éducatif, mais aussi aux citoyens. Cette exigence est fondamentalement démocratique : l’évaluation permet au citoyen de demander des comptes à l’administration, en ouvrant le "cœur technique" des politiques éducatives au débat public.

La place du CEE dans l'écosystème de l'évaluation

pictogramme discussion Dans un paysage français déjà riche en acteurs de l’évaluation, quelle est la place spécifique du CEE et quelle valeur ajoutée apporte-t-il dans l’analyse des politiques éducatives ?

L’évaluation du système éducatif français mobilise de nombreux acteurs : la DEPP pour la production de données statistiques, l’inspection générale pour l’observation pédagogique de terrain, la Cour des comptes pour l’analyse financière et organisationnelle, sans oublier les chercheurs et les organisations internationales. Le CEE ne se substitue pas à ces instances ; il occupe un rôle de mise en cohérence et de réflexion transversale.
L’un des enjeux actuels est précisément de définir un objet propre à l’évaluation des politiques éducatives sur le temps long. Certaines dimensions - comme les dispositifs de formation des enseignants, les politiques d’inclusion, les dédoublements de classes ou l’orientation - nécessitent des méthodologies capables de croiser données massives, observations qualitatives et analyses longitudinales. Le CEE entend ainsi contribuer à l’invention de cadres d’analyse permettant de dépasser les évaluations fragmentées, au profit d’une compréhension globale des dynamiques éducatives.
Il se positionne ainsi comme un lieu de réflexion collective, capable de faire dialoguer données, observations de terrain et résultats de recherche.

Évaluations méthodologiques et cultures évaluatives internationales

pictogramme discussion Quelles évolutions méthodologiques vous paraissent aujourd’hui indispensables pour dépasser l’opposition entre évaluations quantitative et qualitative et mieux appréhender la complexité du fait éducatif ?

Les débats méthodologiques sont au cœur des missions du Conseil. L’enjeu n’est pas de trancher entre évaluations quantitative et qualitative, mais de dépasser une opposition devenue stérile. Les indicateurs chiffrés sont indispensables pour objectiver certaines réalités, mais ils restent insuffisants pour rendre compte de la complexité des situations éducatives.
La France dispose d’un atout rare : des corps d’inspection pédagogique capables d’observer le travail réel dans les classes. Peu de pays combinent à ce point évaluations structurelles et analyses pédagogiques de terrain. La question centrale devient alors celle de l’articulation entre ces différentes sources : comment faire dialoguer données statistiques, observations qualitatives, trajectoires d’élèves et dynamiques d’établissement ?
Cette réflexion s’inscrit aussi dans un contexte de profondes mutations : transformation des rapports au savoir et au travail et donc à l’insertion professionnelle, massification des données et montée en puissance de l’intelligence artificielle, évolution des sciences cognitives et des compétences comportementales, etc.
Remarquons que les méthodologies d’évaluation ne sont pas neutres : elles conditionnent dans une certaine mesure les diagnostics posés et les décisions qui en découlent. D’où la nécessité d’une vigilance permanente quant au choix des indicateurs, notamment ceux qui sont associés au temps long.

De l'évaluation au service de la transformation

pictogramme discussion Comment accompagner les équipes éducatives pour que l’évaluation soit vécue comme un processus constructif au service de l’amélioration et du développement professionnel plutôt que comme un dispositif de contrôle ?

Dans le contexte français, le terme "évaluation" est souvent associé au contrôle ou au classement. L’évaluation portée par le CEE se veut avant tout formative : elle vise l’amélioration et la transformation, non la mise en cause.
L’évaluation des établissements, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, repose sur un double mouvement : une auto-évaluation, suivie d’un regard externe. Ce processus permet de faire émerger un diagnostic partagé, condition indispensable pour engager des dynamiques de changement. Les organisations - qu’il s’agisse d’écoles, d’hôpitaux ou d’entreprises - ne se transforment durablement que de l’intérieur. Une évaluation purement externe serait perçue comme un audit de conformité et serait peu efficace en matière de transformation. L’enjeu est donc de faire de l’évaluation un levier de responsabilisation collective : équipes éducatives, parents, cadres, collectivités territoriales.
Michel Rocard, dans une circulaire célèbre datant de 1989 et concernant l’action publique, disait : il ne peut y avoir d’autonomie sans responsabilité, ni de responsabilité sans évaluation, ni évaluation sans conséquences. Cependant les conséquences de l’évaluation ne doivent ici pas être pensées uniquement à l’échelle de l’établissement, mais aussi dans son environnement administratif et organisationnel et en premier lieu les rectorats et les collectivités territoriales.

Résultats, indicateurs et temps long

pictogramme discussion Face à la focalisation médiatique sur quelques indicateurs de résultats, comment le CEE contribue-t-il à promouvoir une lecture plus large, nuancée et inscrite dans le temps long des performances du système éducatif ?

La focalisation médiatique sur quelques indicateurs - résultats aux examens, classements internationaux - tend à simplifier à l’extrême le débat éducatif. Or les systèmes éducatifs poursuivent des objectifs multiples : formation du citoyen, développement de l’esprit critique, capacité à apprendre tout au long de la vie, bien-être des élèves.
Le choix des indicateurs est donc déterminant. Un système éducatif performant selon des critères académiques peut présenter, sous d’autres angles, des fragilités majeures. L’évaluation ne peut ignorer des dimensions telles que le stress des élèves, les trajectoires à long terme ou l’insertion sociale et professionnelle.
Dans cette perspective, le rôle du CEE est aussi de nourrir le débat public : rappeler ce que l’on cherche réellement à mesurer, avant de conclure à la réussite ou à l’échec des politiques éducatives. Cette prise de distance est essentielle dans un contexte de forte polarisation des discours.

Compétences clés des cadres éducatifs

Quelles compétences sont à construire pour développer une culture de l’évaluation chez les cadres éducatifs ?

Pour entrer pleinement dans une culture du pilotage éclairé par l’évaluation, les cadres éducatifs doivent développer plusieurs blocs de compétences clés.

  • Le premier concerne la capacité à comprendre et partager un diagnostic, qu’il repose sur des données quantitatives ou qualitatives. Cette compétence analytique, loin d’être évidente, suppose une familiarité avec la donnée, mais aussi une aptitude au travail collectif.
  • Le deuxième bloc relève de la conceptualisation : passer du diagnostic aux axes stratégiques d’action. Il s’agit de donner sens aux constats et de formuler des orientations claires avant leur déclinaison opérationnelle.
  • Le troisième renvoie aux compétences managériales et de leadership : embarquer un collectif, construire une dynamique partagée, créer les conditions de l’engagement. L’évaluation n’a de portée que si elle est appropriée par les acteurs.
  • Le quatrième bloc, souvent le plus fragile, concerne la mise en action : transformer les projets en plans opérationnels, suivre leur mise en œuvre, ajuster les actions. Cette compétence, peu valorisée dans la tradition éducative française car moins conceptuelle, est pourtant décisive car c’est l’essence même de l’évaluation que d’être tournée vers l’action.
  • Enfin, un élément transverse s’impose : le temps. Les systèmes éducatifs les plus efficaces sont ceux qui préservent des espaces de réflexion collective et de travail collaboratif. Sans ce temps, l’évaluation risque de rester lettre morte, c’est-à-dire une cathédrale d’intentions.

Une vision politique et démocratique de l'évaluation

En quoi l’évaluation du système éducatif constitue-t-elle, au-delà d’un outil technique, un enjeu politique et démocratique majeur pour la société ?

L’évaluation engage une responsabilité collective vis à vis des citoyens. En rendant publics ses travaux, le CEE contribue à un débat démocratique éclairé sur l’éducation. Il ne s’agit pas seulement de mesurer des performances, mais de questionner ce que la Nation attend de son école. En ce sens, l’évaluation est indissociable d’une réflexion sur les valeurs du service public, la confiance accordée aux acteurs et l’exemplarité des institutions.
Le Conseil d’évaluation de l’École n’est ni une agence, ni un organe de contrôle. Il se veut un lieu de réflexion indépendant, capable de prendre de la hauteur sur des questions complexes, au croisement de l’éducation, de la démocratie et de l’action publique. L’exemplarité est essentielle : on ne peut demander aux acteurs de terrain de coopérer, d’innover et de se responsabiliser si les structures nationales ne montrent pas elles-mêmes le chemin.
L’évaluation, lorsqu’elle est pensée comme un processus constructif, devient alors un outil au service du progrès collectif. Non pour juger, mais pour comprendre, agir et progresser.