Transcription du podcast "Le lien entre le bon fonctionnement d’un collectif et la réussite des élèves"

Publié le 28 mai 2020

Retrouvez la transcription du troisième épisode de la série Mobiliser et faire vivre le collectif. 

Animatrice : Ce podcast vous est proposé par l'Institut des hautes études de l'éducation et de la formation.
Bonjour et bienvenue à l’écoute des podcasts du film annuel des personnels de direction de l'Institut des hautes études de l'éducation et de la formation. Nos podcasts sont construits en lien direct avec les thématiques des fiches du film annuel des personnels de direction afin d'enrichir cette ressource et d'accompagner nos collègues dans leur pilotage au quotidien. Ils s'adressent principalement aux personnels de direction, mais ils peuvent bien sûr intéresser un public beaucoup plus large, dans la mesure où ils traitent de thématiques éducatives très ouvertes. Aujourd'hui, dans le cadre de notre série spéciale fin d'année scolaire, nous retrouvons nos trois intervenants :Tifenn Chauvet-Gauthier, proviseure dans l'académie de Créteil, Valentin Bailly, ingénieur de formation de l'EAFC de Bordeaux, et Benjamin Paul, IA-IPR EVS dans l'académie de Toulouse, pour nous parler de la mobilisation et de l'animation du collectif. Dans le dernier épisode, ils ont illustré le lien qui existe entre le bon fonctionnement d'un collectif et les changements de pratiques. Aujourd'hui, dans l'épisode 3, ils poursuivent leur réflexion en tentant cette fois d'évaluer le lien entre le bon fonctionnement d'un collectif et la réussite des élèves.
Animatrice : Je me tourne tout d'abord vers Valentin, ingénieur de formation à l'EAFC de Bordeaux. Valentin, selon vous, quel lien pouvez-vous établir entre le bon fonctionnement d'un collectif et la réussite des élèves ?
Valentin Bailly : Alors, je vais être beaucoup plus mesuré dans mon propos que lors de la question précédente sur les changements de pratiques. La question du lien entre collectif de travail et réussite des élèves est beaucoup moins claire pour la recherche. On a une corrélation identifiée entre travail en équipe et résultats des élèves, par exemple aux États-Unis, à partir des années 70-80, avec les mouvements School Effectiveness. Mais il n'y a pas eu réellement de travaux qui ont pointé la causalité entre un collectif de travail qui donne forcément une réussite des élèves. Les dernières recherches semblent pointer un effet indirect, c'est-à-dire, le collectif favorise, comme je le disais lors du dernier podcast, l'enrichissement de pratiques et de connaissances des membres du collectif donc il n'y a pas d'amélioration pour les élèves sans enrichissement des pratiques, mais qui dit changement des pratiques des enseignants ne dit pas forcément amélioration pour les élèves. Une nouvelle pratique, une innovation, peut être moins efficace qu'une pratique antérieure. C'est tout le paradoxe. Outre le paramètre collectif de travail, il semble qu'il faille que celui-ci parte notamment de l'analyse des problèmes des élèves, c'est un ingrédient qui semble important aujourd'hui. Tifenn et Benjamin l'ont évoqué dernièrement, lorsque Benjamin parlait d'une enquête qui avait été soumise aux élèves et aux enseignants. Tifenn, qui parlait notamment, par exemple, des salles, des espaces scolaires qui soient adaptés en fonction des problématiques et des besoins des élèves et donc, le fait de partir des élèves, pour ensuite enrichir les pratiques, ce qui n'est pas un mouvement si évident que ça dans nos systèmes scolaires, ça semble un ingrédient intéressant. Le deuxième élément, c'est le fait d'avoir accès à des pratiques qui semblent prometteuses, alors, je ne dis pas des pratiques probantes forcément, puisqu'une pratique probante ne l'est pas toujours dans tous les contextes, mais une pratique qui semble prometteuse, qui est issue par exemple de la recherche, peut permettre au collectif de ne pas trop tâtonner dans ses pratiques, parce qu'on peut, je l'ai dit tout à l'heure, enrichir ses pratiques, mais en n'allant pas forcément dans le meilleur sens pour les élèves. Et donc, Tifenn l'avait rappelé, elle avait fait des demandes, par exemple, de formation en lien avec un projet, on peut se lier avec un chercheur, etc. Mais en tout cas, ça me semble intéressant à un moment donné d'avoir ce point de vue de la recherche, non pas qui prescrit les pratiques, mais qui aide à y voir plus clair dans le paysage des pratiques possibles. Et puis, enfin, dernier élément que je mettrais en avant et qui me semble le plus important, et qui pourtant, je pense, est le moins fait, c'est la régulation. On va appeler ça de manière itérative : une itération, c'est : on va expérimenter une pratique, on va la mettre à l'épreuve du réel et puis on va l'analyser pour voir un petit peu les conséquences que ça a au niveau des enseignants, des élèves, des éducateurs et en fait, c'est l'élément pointé par la recherche qui semble important. Il y a des recherches qui ont pointé le fait qu'avant trois itérations, il n'y avait pas de réussite des élèves, alors qu'il y avait bien eu des changements de pratique. Ce qui veut dire qu'à un moment donné, il faut tester et puis améliorer, retester, améliorer, jusqu'à ce que ça donne des fruits pour la réussite des élèves et puis parfois, on s'aperçoit aussi qu'une nouvelle pratique ne donne pas d'effet probant et à ce moment-là, ça veut dire qu'il faut aller dans un autre sens. Et donc, ça, ça nécessite des éléments et des processus avancés dans un collectif. Par exemple, tester une même pratique, ça nécessite de la rendre cohérente et donc de la négocier, de l'expliciter, etc. De l'analyser, ça nécessite à un moment donné d'ouvrir ses pratiques, son travail quotidien aux autres et donc de créer une communauté de confiance qui n'est pas si évidente que ça dans un système qu'on appelle "en boîte cellulaire", en "boite d'œufs" c'est-à-dire où chacun a sa classe ou son travail quotidien individuellement et finalement, les difficultés qu'on a, on ne les partage pas au sein d'un collectif. Et puis enfin, ça nécessite du temps, parce que des itérations, des expérimentations, des analyses, ça demande énormément de temps et on est aussi dans des systèmes qui vont pousser des changements de pratiques à très court terme, et on n'a pas forcément le temps de maturer un projet à long terme.
Animatrice : Merci, Valentin, pour ces explications très intéressantes sur la réussite des élèves. Benjamin ?
Benjamin Paul : Pour regarder cette question, je suis parti du fait qu'il me semble que l'effet le plus fort, c'est celui qui est le plus près du terrain, le plus près des élèves. Alors, il y a un effet établissement, bien sûr, il y a un effet chef, il y a surtout un effet enseignant, CPE, assistant d'éducation. Donc, je suis convaincu, moi, en tant que cadre, qu'il y a un enjeu à jouer, à agir collectivement, dans une éducation française qui est historiquement bâtie autour de la boîte noire de la classe. Historiquement, les lois Guizot dans la première moitié du XIXe siècle ont institué le métier d'instituteur avec un maître, une estrade, une classe et généralement pas plus et ça a marqué durablement notre système en comparaison à d'autres systèmes. Et donc, si je prends un premier exemple, dans l'académie de Toulouse, de collègues de bureau ou de l'éducation prioritaire que je suis, dans ces établissements, il y a des équipes qui décident de s'interroger sur la place et la question de l'évaluation au service des apprentissages. Et le fait que ces collectifs-là se mobilisent, ça me paraît être quelque chose de très puissant, surtout sur la question de l'évaluation. Parce qu'ils ont plusieurs objectifs. Un des objectifs, c'est de rendre la démarche d'évaluation explicite, de dépassionner le rôle de l'évaluation par rapport parfois à la pression familiale ou à la pression de la société, pour revenir au cœur de ce que veut dire la démarche, ou même le mot "évaluation". Esvaluer, au sens étymologique, c'est-à-dire extraire de la valeur. Et donc, quand on s'intéresse au fait de regarder collectivement la place de l'évaluation dans un processus d'apprentissage, à quoi ça sert, c'est extrêmement puissant. Je prends un exemple très concret sur ce sujet-là :  trois formats d'évaluation par exemple. Je ne sais pas si vous connaissez les formats d'évaluation, mais ça se répand petit à petit. Il y a le format 1, le format 2, le format 3. Le format 1 consiste pour les élèves à apprendre la leçon. Le format 2 consiste à savoir refaire les exercices. Le format 3 consiste à réaliser une tâche complexe. Les formats, c'est-à-dire que les enseignants disent aux élèves : "Écoutez, il va y avoir une évaluation. Cette évaluation, vous allez avoir du format 1, du format 2, ou vous allez avoir du format 3." Alors, il y a une incidence heureuse, il y en a plusieurs qui ont été mises en place, parce que le fait que l'ensemble des enseignants d'une équipe travaillent sur cette question d'évaluation, ça permet de mettre en œuvre une espèce de contrat de confiance. Et donc, concrètement, les élèves savent, pas précisément quel va être l'exercice, mais sur quoi ils vont être évalués, qu'est-ce qui est attendu, qu'est-ce qui est regardé en fonction de ce qui a été travaillé. Ça permet à la fois un diagnostic qui est très précis, contrairement à une idée très répandue, et aussi d'être dans un état d'esprit qui est très constructif, au service de la réussite, et surtout de ne plus être dans ce que certains, comme l'inspecteur général Christophe Marsollier, dénoncent souvent comme étant des violences éducatives ordinaires. Je parle bien sûr des interrogations surprises. Et donc, pour faire une petite conclusion, travailler en collectif, pour moi, ça reste un enjeu. Et clairement, il me semble qu'on a une marge de progrès dans notre système, parce qu'on a des habitudes et une culture qui est un peu centrée sur la classe. Je partage totalement le point de vue de Valentin quand il parle de créer une communauté de confiance pour partager les questions et essayer de les résoudre de manière collective.
Animatrice : Merci beaucoup, Benjamin. Je me tourne maintenant vers Tifenn.
Tifenn Chauvet-Gauthier : Moi, je pense qu'il est essentiel de partir du besoin des élèves et de regarder en réalité ce qu'ils sont capables de faire pour eux-mêmes. Parce que souvent, les élèves ont des pratiques, ils savent exactement ce dont ils ont besoin et en réalité, il suffit de les observer et de tirer le fil pour réussir à leur proposer un espace de travail, par exemple, qui va leur correspondre. On avait constaté au sein de l'établissement que nos élèves de classe préparatoire aux grandes écoles aimaient beaucoup utiliser une salle qui leur était dédiée tout au long de la journée pour qu'ils puissent s'y retrouver. Et ils utilisaient le tableau, le grand tableau noir ou blanc pour y faire des démonstrations, notamment en mathématiques et puis, petit à petit, on s'est rendu compte que tous les élèves venaient avec un petit tableau qu'ils installaient dans leur chambre à l'internat. Ce sont des petits tableaux qu'utilisent nos enfants, des tableaux à craie. Et donc, ils continuaient le soir dans leur chambre à utiliser cet espace collectif de tableaux pour faire des démonstrations et travailler ensemble au sein de leur chambre. Et donc, on s'est dit que leur proposer d'aménager leur chambre en fonction de leurs besoins, parce que là, ils avaient besoin d'avoir un espace d'expression commun pour pouvoir travailler ensemble, cheminer, apprendre, comprendre. Et donc, on a équipé chaque chambre de l'internat pour nos étudiants de grands tableaux et on a revu la disposition des chambres également pour leur permettre d'avoir un espace d'îlot central de travail au milieu de la chambre et puis d'avoir un accès direct, avec le regard, à ces tableaux. Et donc, on a créé de véritables espaces de travail dans chacune des chambres. Et donc, ça leur permet, tout au long de la journée, et y compris le soir, d'avoir des espaces sur lesquels ils se regroupent pour continuer à apprendre, à comprendre et à travailler.
Animatrice : Je vous remercie beaucoup, chers collègues, tous les trois, pour vos témoignages et réflexions qui illustrent l'intérêt de disposer des observations de terrain et des résultats de la recherche pour éclairer notre quotidien professionnel. Dans le prochain épisode, qui sera le dernier de la série, nous nous interrogerons sur les meilleures façons de faire vivre ce collectif dont nous parlons depuis plusieurs épisodes. Je vous rappelle que l'ensemble de nos podcasts est accessible via les principales plateformes : Apple Podcasts, Spotify, Google Podcasts, ou encore directement sur notre site internet www.ih2ef.gouv.fr, sur lequel vous retrouvez également de nombreuses ressources, dont l'ensemble des fiches du film annuel.
À tout bientôt pour notre quatrième et dernier épisode. Et d'ici là, n'oubliez pas de prendre soin de vous. Merci.