L'école du réel : repenser la relation école-entreprise à l'heure des grandes transitions

Publié le 26 juin 2026

À l’heure des transitions écologique, numérique et démographique, comment repenser les relations entre l’école et le monde du travail ? Dans cet entretien, Mostafa Fourar revient sur les conditions d’un dialogue renouvelé entre l’école et l’entreprise, au service de parcours plus cohérents, d’une orientation plus progressive et d’une meilleure préparation des jeunes aux transformations à venir.
Entretien réalisé avec Mostafa Fourar, IGÉSR, en mai 2026.

 Entretien avec Mostafa Fourar

 Quand on parle de relation entre l’école et l’entreprise, de quoi parle-t-on concrètement ?

M. Fourar : La relation école-entreprise désigne l’ensemble des interactions entre deux univers longtemps tenus à distance.
Historiquement, l’école s’est centrée sur la formation de l’esprit et du jugement, tandis que l’entreprise relevait de l’action et de ses contraintes. Cette séparation continue de peser sur les représentations.
Aujourd’hui, elle recouvre à la fois des dispositifs - stages, interventions de professionnels, projets pédagogiques, périodes d’immersion - et une manière de relier les savoirs aux réalités du travail. Le défi n’est ni de soumettre l’école aux besoins économiques, ni de l’en tenir éloignée, mais d’organiser leur rencontre.
C’est dans cette articulation entre le savoir et le faire que les élèves peuvent donner sens à leurs apprentissages et se préparer à comprendre le monde dans lequel ils auront à agir.

 Pourquoi cette question est-elle devenue aujourd’hui un enjeu stratégique ?

M. Fourar : Cet enjeu tient aux transformations en cours. Réindustrialisation, transition écologique, intelligence artificielle, évolution des métiers, modifient à la fois le travail et les apprentissages.
Dans ce contexte, l’école ne peut plus transmettre des savoirs sans prise sur le réel. De leur côté, les entreprises expriment des attentes plus larges, qui ne se limitent pas à des compétences immédiatement opérationnelles.
Préparer des jeunes capables de comprendre des environnements en mutation et d’y agir avec discernement devient décisif. La relation entre l’école et l’entreprise constitue ainsi un levier pour articuler la formation à ces transformations, au cœur des enjeux de souveraineté et de cohésion.

 Qu’attendent réellement les entreprises de l’école aujourd’hui ?

M. Fourar : Les acteurs économiques attendent des jeunes capables de relier leurs savoirs à des situations de travail. Cela suppose de comprendre une consigne dans son contexte, d’ajuster son action face aux difficultés et de trouver sa place dans un collectif.
Ce qui compte ne se limite pas à la maîtrise de compétences techniques. C’est l’aptitude à donner sens à l’action, à interpréter une situation et à prendre des décisions adaptées. Ces exigences apparaissent dès le début de carrière, lorsque les savoirs acquis à l’école sont mis à l’épreuve du réel, dans des environnements en évolution rapide, notamment sous l’effet de l’intelligence artificielle.
Un malentendu persiste néanmoins. On attend parfois de l’école qu’elle prépare directement à chaque emploi. Sa finalité est d’outiller les élèves pour comprendre un monde complexe et y agir avec discernement.

 À l’inverse, qu’est-ce que l’école est en droit d’attendre des entreprises ?

M. Fourar : L’école peut attendre des entreprises qu’elles prennent leur part dans la formation des jeunes. Cela passe par l’ouverture de leurs environnements de travail, pour permettre une approche directe des activités, au-delà de la simple observation. Elle peut aussi attendre qu’elles accueillent davantage enseignants et chefs d’établissement en immersion, afin de mieux appréhender les contraintes du travail et l’évolution des métiers.
L’essentiel de cet engagement réside dans l’accompagnement. Il se construit dans la régularité des échanges, à travers des retours d’expérience et la présence de référents, capables d’expliquer les situations rencontrées et d’en éclairer le sens. Il ne s’agit pas seulement d’accueillir, mais de rendre les situations compréhensibles pour les jeunes.
Une situation ne devient pleinement formatrice que si elle est explicitée et mise en perspective, avec une attention particulière aux élèves les moins familiers de ces univers. Il importe ainsi de réduire les inégalités d’accès aux stages et aux réseaux.

 Comment éviter que la relation école-entreprise ne se réduise à une simple adéquation immédiate entre formation et emploi ? 

M. Fourar : Le risque apparaît dès que l’on cherche à réduire la formation aux besoins immédiats des emplois. Or les métiers évoluent trop vite pour que l’école puisse s’y ajuster en permanence.
Il convient donc de maintenir une exigence claire, fondée sur un haut niveau de qualification, une culture humaniste et le développement des compétences psychosociales. L’école apprend à comprendre, à raisonner, à prendre du recul. Elle donne des repères pour s’adapter dans la durée.
Cela suppose aussi de regarder autrement les dispositifs. Les stages ou l’alternance ne doivent pas être conçus comme une adaptation à un poste, mais comme des moments où les savoirs se confrontent à l’expérience, où les choix se confirment ou s’infirment, et où les tâtonnements contribuent à construire un projet d’orientation.

 Quels dispositifs vous paraissent aujourd’hui les plus féconds pour rapprocher l’École et l’entreprise ?

 M. Fourar : Les dispositifs les plus féconds reposent sur une logique d’accompagnement vers la construction de parcours cohérents. La découverte des métiers ouvre des horizons, mais reste limitée si elle ne s’inscrit pas dans une progression. Les stages prennent toute leur portée lorsqu’ils relient les apprentissages au travail tel qu’il se pratique.
L’alternance prolonge cette logique dans la durée. Les projets partenariaux et les campus des métiers font travailler ensemble élèves et professionnels. Les immersions d’enseignants contribuent également à rapprocher les cultures.
Cette dynamique s’appuie sur des espaces de dialogue structurés, comme les conseils de perfectionnement mis en place dans l’académie de Toulouse. Ces instances réunissent équipes éducatives, acteurs économiques et partenaires territoriaux pour partager un diagnostic, définir des actions et ajuster les formations aux réalités locales.
Elle se prolonge par des échanges réguliers et des concertations territoriales, permettant de faire évoluer la carte des formations à travers des colorations ou des formations complémentaires.
Là où ces réseaux sont structurés, les parcours deviennent plus lisibles et plus cohérents.

 Cette relation se pilote-t-elle de la même manière au collège, au lycée général, technologique et professionnel, ainsi que dans le supérieur ?

 M. Fourar : Non, car les finalités diffèrent selon les niveaux, même si l’ensemble doit s’inscrire dans un parcours cohérent. Cela suppose une montée en charge progressive, dans le cadre du parcours Avenir, de la découverte des métiers dès la 5e aux premières immersions, notamment avec les stages de 3e et de 2de.
Au collège, il s’agit d’ouvrir les horizons et de lutter contre les déterminismes, avec des actions précoces et accessibles à tous. Au lycée général et technologique, la priorité est d’éclairer l’orientation et de relier les enseignements à des perspectives professionnelles. Au lycée professionnel, elle est au cœur des apprentissages et les périodes en entreprise doivent devenir de véritables temps de formation. Dans le supérieur, elle est plus structurée, davantage tournée vers l’insertion et les partenariats.
Le pilotage doit donc être différencié, tout en assurant une continuité entre formation, orientation et insertion.

 Quel rôle cette relation école-entreprise redéfinit-elle pour les cadres et quelles compétences appelle-t-elle ?

 M. Fourar : Le rôle des cadres consiste à mieux comprendre le monde du travail, sans renoncer à l’exigence éducative. Ils deviennent des médiateurs, à même de faire dialoguer des univers différents, de traduire des attentes et de donner sens aux expériences vécues.
Ils ont également à construire et entretenir des liens avec les acteurs économiques, en les inscrivant dans des parcours cohérents pour les élèves, afin de nourrir un projet d’orientation concerté et choisi.
Une attention particulière doit enfin être portée aux inégalités. Tous les élèves n’ont pas le même accès aux stages ou aux réseaux. Les cadres doivent veiller à ce que chacun puisse effectivement bénéficier de ces expériences.

Avec l’IA, la transition écologique et la transformation des organisations du travail, la relation au travail change radicalement. Que faut-il apprendre en priorité aux jeunes ?

 M. Fourar : Les transformations en cours ne rendent pas les savoirs obsolètes, elles en modifient l’usage. Avec l’intelligence artificielle et l’évolution du travail, il ne suffit plus de maîtriser des contenus, il faut savoir les mobiliser avec discernement.
La priorité est d’appréhender des situations complexes et de s’y orienter. Les outils produisent des réponses, mais ne remplacent ni le jugement ni l’interprétation.
Dans des contextes incertains, décider et ajuster ses choix devient déterminant. La coopération s’impose dans des organisations plus ouvertes.
Former aujourd’hui, c’est préparer à exercer son jugement dans des contextes en évolution. C’est ce que je développe dans un ouvrage à paraître aux éditions Hermann, L’école du réel - Former pour comprendre et agir à l’heure de l’intelligence artificielle.

 Si vous deviez décrire ce que serait, en 2030, une relation école-entreprise réussie, à quoi ressemblerait-elle ?

 M. Fourar : Une relation réussie ne serait plus perçue comme périphérique, mais comme une composante centrale de la formation. Elle s’inscrirait dans un continuum entre formation, orientation et insertion, sans rupture dans les parcours.
Les élèves seraient régulièrement confrontés à des situations de travail intégrées aux apprentissages. L’orientation ne serait plus un couperet, mais un processus progressif et éclairé, nourri par des expériences vécues. Chacun pourrait construire son chemin en comprenant les possibles qui s’offrent à lui, en s’appuyant sur des outils comme la plateforme Avenir(s), qui permet de capitaliser les expériences et d’en identifier les apports.
Enseignants et professionnels travailleraient plus étroitement ensemble, autour de projets communs, pour relier les savoirs à l’activité.
Le travail serait pleinement reconnu comme un lieu d’apprentissage. Il ne s’agirait plus tant de rapprocher deux mondes que d’en organiser la continuité. Les élèves pourraient alors se projeter avec plus de confiance et de lisibilité.
Cette dynamique s’appuierait aussi sur une réflexion partagée autour de la carte des formations, afin de mieux répondre aux défis des transitions et de la réindustrialisation.

 

Cet entretien est extrait du dossier Compétences et métiers d’avenir .