Lu pour vous - Travailler demain : le futur du travail vu par 13 personnalités

Publié le 03 juillet 2026

 Recension de l'ouvrage "Travailler demain : le futur du travail vu par 13 personnalités" écrit par Muriel Pénicaud, Mathieu Charrier, Nicoby, publié en 2025.

 

À propos de : Travailler demain : le futur du travail vu par 13 personnalités

Auteurs : Muriel Pénicaud, Mathieu Charrier et Nicoby
Éditeur : Éditions Glénat, collection Hors Collection. 144 pages
l’album a gagné le Prix lycéen spécial BD d’économie 2025
Date de parution : 2025

Recension d’ouvrage réalisée par Stéphanie Viallefond, journaliste et auditrice de l’IH2EF.

Résumé

Le dispositif narratif

Pour traiter les enjeux du travail de demain (dans 20 ou 30 ans), le lecteur suit les aventures de Soraya, jeune lycéenne qui se rend au pot de départ à la retraite de sa grand-mère Cathy, DRH dans une entreprise de parapluies. Soraya va se servir de ce moment pour parfaire son exposé sur le futur du travail. 
L'entreprise s'appelle Pépin Malin - fictive, bien sûr - et la fête de départ devient le prétexte pour que Soraya interviewe une série de treize personnalités du monde du travail invitées à l'événement. Toutes ces personnalités deviennent d’authentiques personnages de BD et acceptent allègrement de jouer le jeu en répondant aux questions et en partageant leur vision de l’avenir professionnel. 
Le pot de départ en retraite fonctionne alors comme un microcosme condensant, de façon vraisemblable mais artificielle, l'ensemble des débats sur l'avenir du travail, dans un échange intergénérationnel. C'est un dispositif à la fois commode et un peu convenu, mais il a le mérite d'être lisible, d'introduire de la chaleur humaine et de permettre une grande variété de points de vue sans rupture de ton trop brutale.

Les grandes mutations abordées

Au travers des visions des 13 personnalités, plus ou moins célèbres (Christine Lagarde, Philippe Martinez, Aurélie Jean, Thierry Marx, Moussa Camara, Rachel Kahn etc.), Soraya prend conscience de l'importance de l'intelligence artificielle, de la transition écologique, du basculement démographique, de la pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs et du changement du rapport au travail, notamment la recherche accrue de sens. Elle entend parler de diversité, formation continue, place des jeunes et des syndicats. 
Les questions centrales débattues sont : l'intelligence artificielle va-t-elle vraiment tout révolutionner ? Pourquoi l'égalité femmes/hommes est-elle cruciale dans les entreprises ? Comment concilier productivité, transition écologique et responsabilité sociale ? Quelle place pour les syndicats dans ce grand bouleversement ? Comment répondre aux nouvelles attentes des jeunes et des salariés ? Et comment mieux les former, alors que la population vieillit, que la main-d'œuvre se raréfie et que les compétences évoluent rapidement ? 

Les 13 personnalités et leurs apports

Pour chaque personnalité, l'exercice tient autant du portrait que du débat d'idées. Par exemple, Sophie Bellon, PDG de Sodexo, explique l'intérêt de l'IA pour limiter le gaspillage et optimiser les coûts des repas pour les salariés. Isabelle Rome, ancienne ministre à l'égalité femmes/hommes, pousse les jeunes filles à s'engager davantage vers les filières scientifiques. C'est le cuisinier Thierry Marx qui favorise l'inclusion avec son réseau d'écoles culinaires. Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, défend quant à elle un syndicalisme de projet, ouvert et coopératif. 
L'éventail des profils est délibérément large : chefs d'entreprise, syndicalistes, militants associatifs, experts économiques, personnalités politiques. Cette diversité est l'une des forces de l'album : elle évite de réduire la question de l’avenir du travail au seul prisme syndical, par exemple, et donne une impression de panorama pluriel.

Analyse

Un documentaire-fiction à vocation pédagogique assumée

Véritable documentaire-fiction aussi sérieux que divertissant, Travailler demain est porté par Muriel Pénicaud, ancienne ministre du Travail, et le journaliste Mathieu Charrier. La bande dessinée appartient clairement au genre du roman graphique de vulgarisation, dans la lignée de romans graphiques de vulgarisation tels que Le Monde sans fin de Jean-Marc Jancovici et Christophe Blain. L'ambition n'est pas de faire de la fiction pure ni du reportage brut, mais un entre-deux didactique : faire réfléchir et découvrir en racontant. 
Ce roman graphique brosse le portrait d'un monde en devenir et offre des pistes de réflexion pour tâcher de répondre ensemble à la question que tout le monde se pose : à quoi va ressembler le travail de demain ? Il est à destination de toutes celles et ceux que la question du travail intéresse, qu'ils soient élèves ou étudiants, actifs ou retraités. Ce positionnement "tout public" est revendiqué et cohérent avec l'âge conseillé (à partir de 15 ans), mais il implique aussi une certaine superficialité dans le traitement de chaque sujet : 144 pages pour 13 personnalités et quatre grandes mutations.

Un ton résolument non anxiogène - choix éditorial ou limite analytique ?

Les 13 personnalités exposent leur vision du futur du travail avec réalisme sans pour autant verser dans le pessimisme. C'est l'un des partis pris les plus saillants de l'ouvrage, et l'un des plus discutables. La promesse d'une BD "pas anxiogène" sur des sujets comme la destruction d'emplois par l'IA, la raréfaction de la main-d'œuvre ou l'urgence climatique dit quelque chose sur la posture idéologique du projet : il s'agit de mobiliser, d'ouvrir le débat, de donner des pistes et non de dresser un tableau noir. Les personnages proposent tous de voir les transformations en cours comme des opportunités plutôt que des menaces et encouragent à l’action. En revanche, le point de vue de travailleurs les plus précaires ou des métiers les plus exposés n’est pas abordé.
Ce choix convient parfaitement à l'usage scolaire ou en entreprise (formation, sensibilisation RH), mais il peut laisser sur leur faim les lecteurs qui attendent une critique plus acérée des structures économiques en jeu. 

Le dessin de Nicoby : un atout de lisibilité

Nicoby a publié une douzaine de livres, multipliant les genres, les styles et les formats, abordant aussi bien l'humour avec Chronique Layette, l'intime avec Pattes de Velours, la chronique sociale à travers Les Ensembles Contraires. Son expérience de la bande dessinée documentaire contribue à la lisibilité de l'ouvrage : un dessinateur capable de rendre lisibles des personnages réels sans tomber dans la caricature. 
Le grand format (220 × 295 mm) choisi par Glénat favorise la clarté graphique et permet d'intégrer des éléments d'information denses sans surcharger les planches. C'est un choix cohérent avec la vocation pédagogique.

La question des personnalités réelles en BD

Faire de Christine Lagarde ou de Philippe Martinez des personnages de bande dessinée pose une question classique du genre : jusqu'où les auteurs restent-ils fidèles aux positions réelles de leurs interlocuteurs ? Jusqu'où les instrumentalisent-ils au service d'un propos rôdé en amont ? Le format documentaire-fiction résout rarement cette tension de façon satisfaisante. Ici, la scénarisation d'une fête de départ à la retraite où toutes ces personnalités se retrouveraient est évidemment improbable, chacun le comprend. Elle implique que les personnages réels soient quelque peu mis en scène et que leurs propos soient résumés et sélectionnés.

Un outil pédagogique aux choix assumés

Travailler demain remplit bien sa mission d'introduction grand public à des débats complexes. Il aborde des enjeux cruciaux avec pédagogie, humour et réalisme, et constitue une invitation à réfléchir collectivement à l'avenir du travail, à destination de quiconque est curieux de comprendre les mutations en cours. Le mot qui revient le plus souvent est "incertitude", l’album n’annonce rien mais aide le lecteur accompagné de Soraya à se poser les bonnes questions.
L'ouvrage constitue un outil de sensibilisation accessible pour découvrir les principales transformations du monde du travail, tant pour un lycéen qui prépare un oral, un manager qui veut amorcer un débat en équipe, ou un néophyte qui veut entrer dans le sujet. Ce n'est pas, en revanche, un essai analytique, ni une œuvre qui prend des risques formels ou intellectuels. Sa valeur est pragmatique et sociale plus que critique. Par exemple, l'ouvrage privilégie une lecture des aspirations de la génération Z, centrée sur la quête de sens au travail. D'autres dimensions, comme les questions salariales, la sécurité de l'emploi ou les rapports de négociation sont en revanche peu abordées.

En résumé : une BD de vulgarisation prospective bien construite, pluraliste dans ses voix, délibérément optimiste dans son ton, et précieuse comme outil pédagogique, à condition d'en accepter les limites inhérentes au genre et au positionnement de ses auteurs. On y trouve beaucoup d’entreprises bienveillantes, de managers à l’écoute, de salariés épanouis dans leur reconversion. L'ouvrage privilégie une représentation consensuelle des transformations du travail, laissant peu de place aux conflits sociaux ou aux parcours de reconversion plus difficiles. C’est la case manquante de l’album.

De quel futur a-t-on peur aujourd’hui ? Pour les auteurs, la peur semble être celle d’un monde qui n’aurait pas su s’adapter, un monde en retard, technologiquement, démocratiquement et écologiquement. Mais il y a une autre peur, que l’album ne traite pas, celle d’un monde qui s’adapte très bien, avec des gains importants pour certains, pendant que d’autres sont laissés en silence sur le bord de la route.

 

Ce "Lu pour vous" est extrait du dossier Compétences et métiers d'avenir.