Lu pour vous : L'intégrité scientifique. Sociologie des bonnes pratiques

Publié le 02 avril 2026

picto lu pour vous Recension de l'ouvrage "L'intégrité scientifique. Sociologie des bonnes pratiques" écrit par Michel Dubois et Catherine Guaspare, publié en 2025.

couverture ouvrage L'intégrité scientifique

À propos de :

l'ouvrage : L'intégrité scientifique. Sociologie des bonnes pratiques

auteurs : Michel Dubois et Catherine Guaspare.
éditeur : Éditions PUF, 420 pages

date de parution : 2025. 

Recension d’ouvrage réalisée par Kodjo Ahiandzo doctorant à Aix-Marseille Université. 

Publié aux Presses Universitaires de France en 2025, cet ouvrage de 420 pages plonge dans l’analyse sociologique de l’intégrité scientifique, une notion désormais ancrée dans le Code de la recherche. Il est le fruit du travail de deux sociologues spécialistes du domaine : Michel Dubois, directeur de recherche au CNRS et reconnu pour ses travaux sur les politiques scientifiques et les normes de la recherche, et Catherine Guaspare, qui s’intéresse de près aux pratiques scientifiques et aux dispositifs institutionnels.

Contexte d'édition

"L’intégrité scientifique. Sociologie des bonnes pratiques" paraît à un moment où les universités et les organismes de recherche multiplient les chartes, les référents et les procédures d’enquête, souvent en réaction à des affaires de fraude retentissantes ou à des manquements répétés.
Mais cet ouvrage va bien au-delà du simple discours normatif. Il propose de redescendre sur le terrain, pour observer ce que font et pensent réellement les chercheurs, en tenant compte de la diversité des disciplines, des organisations et des conditions de travail.
Les auteurs abordent l’intégrité scientifique comme un véritable objet d’étude empirique, à la croisée de la sociologie des sciences, des organisations et des politiques de recherche. Ils s’inscrivent dans une démarche qui, sans négliger les grands scandales, s’intéresse surtout aux "pratiques questionnables" du quotidien et à la façon dont les règles se traduisent ou pas dans la vie des laboratoires.

Idées clé 

L’ouvrage montre d’abord à quel point l’intégrité compte pour les chercheurs eux-mêmes. Les enquêtes révèlent un attachement profond aux valeurs d’honnêteté, de fiabilité et de transparence, même quand la connaissance des dispositifs officiels reste floue.
Cette préoccupation est étroitement liée à la crédibilité de la science, à la qualité des travaux et à la possibilité de construire des savoirs cumulatifs, dans un environnement marqué par une compétition et des pressions à la publication toujours plus fortes.
Les auteurs identifient surtout une vaste "zone grise" de pratiques contestables, qui n’ont rien de la fraude caractérisée mais ne sont pas pour autant irréprochables : des résultats un peu enjolivés, une gestion des données approximative, des calculs stratégiques pour la signature d’articles, etc. Autant d’ajustements du quotidien.
Ils pointent aussi une dissonance intéressante : les chercheurs s’estiment globalement intègres, tout en jugeant que leurs collègues respectent moins bien les règles. Un décalage qui en dit long sur l’écart entre les principes affichés, les pratiques réelles et les jugements que l’on porte sur les autres.
Enfin, le livre souligne les tensions structurelles du système : la course à la publication, la compétition pour les financements, les injonctions contradictoires à innover vite tout en étant irréprochable. Autant de facteurs qui augmentent les risques de dérive, tout en rendant les appels à l’intégrité plus visibles.
Pour finir, l’intégrité apparaît moins comme une simple question de morale individuelle que comme un enjeu d’organisation du travail scientifique, de gestion des carrières et de régulation des institutions.

Forces de l'analyse proposée 

La grande force de l’ouvrage tient à sa démarche empirique, fondée sur de vastes enquêtes par questionnaire menées dans de grands organismes comme le CNRS ou l’Inserm. Cela permet de cartographier avec finesse les attitudes, les perceptions et les pratiques déclarées des chercheurs.
Cette approche, nourrie par la sociologie des sciences, replace l’intégrité dans les conditions concrètes de production des savoirs et dans les cultures disciplinaires, plutôt que d’en faire un problème purement individuel.
Les auteurs adoptent une position équilibrée, qui refuse à la fois l’angélisme et le moralisme. Ils n’idéalisent pas les chercheurs, mais ne se contentent pas non plus de dénoncer des "cas" spectaculaires.
Leur analyse fournit des clés de lecture précieuses pour les responsables institutionnels, les référents intégrité et les équipes de recherche, en mettant en lumière les écarts entre les règles formelles, la façon dont les acteurs les perçoivent et ce qu’ils font au jour le jour.
Enfin, la perspective est résolument interdisciplinaire, puisant dans la sociologie, l’histoire et l’analyse des politiques publiques. Cela permet de relier les questions d’intégrité à des transformations plus larges du monde académique. Cette vision fait du livre un outil précieux pour comprendre les liens entre intégrité scientifique, évaluation, science ouverte et relations entre science, société et pouvoirs publics.

Faiblesses de l'analyse proposée

Une première limite tient à la nature des données, principalement déclaratives. Les auteurs en discutent les biais possibles comme la volonté de donner une bonne image de soi mais les réponses à un questionnaire sur des sujets sensibles peuvent masquer une partie des pratiques problématiques.
La dissonance entre l’auto-évaluation des chercheurs et leur jugement sur leurs pairs, bien identifiée, aurait peut-être mérité d’être approfondie par davantage d’enquêtes qualitatives (entretiens, observations), que le livre n’aborde qu’en marge.
Par ailleurs, l’étude se concentre sur de grands organismes publics français. La transposition des résultats à d’autres contextes des universités moins dotées, des pays aux systèmes d’évaluation différents, ou le secteur privé reste donc une question ouverte.
Enfin, certains lecteurs pourraient regretter que les recommandations opérationnelles restent assez implicites. L’ouvrage se situe clairement du côté de l’analyse et de la problématisation sociologique, pas du guide pratique.
Il présente un intérêt évident pour les cadres de l’enseignement supérieur et de la recherche, en permettant :
De comprendre les enjeux organisationnels de l’intégrité, et comment les normes se traduisent dans la vie des labos, l’évaluation ou la gestion des carrières.
De prendre du recul par rapport aux discours institutionnels sur l’exemplarité, en les confrontant aux vraies contraintes de temps, de financement et de concurrence.
De réfléchir à des formations, chartes ou dispositifs de prévention mieux adaptés aux réalités du terrain et aux cultures disciplinaires.
Pour le monde universitaire au sens large (enseignants, doctorants, responsables de formation), le livre offre des outils pour analyser les tensions entre impératif de productivité et exigence d’intégrité, à l’heure où la science ouverte et la transparence rendent les pratiques plus visibles.
Il peut tout à fait servir de support pour des séminaires, des formations doctorales ou des mémoires sur la gouvernance de la recherche, l’éthique scientifique ou la responsabilité sociale des institutions.

 

Ce "Lu pour vous" est extrait du dossier Lutte contre les atteintes à la probité.