Xavier Pons : Les marges de manœuvre des cadres en éducation, réalité ou fiction ? Je suis Xavier Pons, sociologue, spécialiste des politiques d'éducation et de leur mise en œuvre par les acteurs, notamment les cadres. Et j'aimerais vous parler d'une notion qu'est la fiction nécessaire. C'est une notion inventée par un sociologue, François Dubet, qui nous explique que pour faire institution, on a besoin de fiction nécessaire. On a besoin de croire à des choses qui ne sont pas forcément fondées. On sait qu'elles ne sont pas fondées, et on a besoin d'y croire pour donner du sens à ce qu'on vit professionnellement. Exemple : les cadres ne font qu'appliquer les réformes. Les cadres sont là pour appliquer. On sait que ce n'est pas vrai. On sait que mettre en œuvre, c'est plus difficile qu'appliquer. Et pourtant, les dirigeants, les responsables politiques et éducatifs ont besoin de croire que les cadres ne sont là que pour appliquer. Les cadres, eux, ils savent qu'ils ne font pas qu'appliquer. Ils savent que mettre en œuvre, c'est compliqué, qu'il faut adapter les règles, qu'il faut produire du sens, qu'il faut créer du collectif, enrôler les acteurs. Autant d'activités qui, quand on y réfléchit bien, sont des marges de manœuvre potentielles. Par exemple, les travaux montrent que parmi l'ensemble des règles qui sont produites dans une organisation, tout ne dépend pas de la régulation de contrôle prévue dans les textes officiels. Pourquoi ? Parce que quand on est cadre, on a plein de problèmes à gérer, et cette régulation de contrôle, elle n'envisage jamais tous les problèmes qu'on a à gérer. C'est pourquoi les acteurs se dotent de leurs propres règles pour répondre aux besoins suscités par les problèmes qu'ils rencontrent. C'est par exemple la raison pour laquelle, sur l'absentéisme des élèves, c'est le premier exemple qui me vient à l'esprit, ce n'est pas parce qu'au-delà de quatre demi-journées d'absence non justifiées par mois, on doit déclarer un élève comme absentéiste, c'est la règle, c'est la régulation de contrôle qui est prévue. Ce n'est pas pour autant que l'ensemble des établissements déclarent les élèves dans cette situation-là. On sait que ce n'est pas forcément nécessaire ou profitable pour lutter contre l'absentéisme scolaire. Les directions départementales ne voient pas forcément d'un mauvais œil le fait de ne pas être destinataire de tonnes de messages sur le sujet. Et donc on a des acteurs, cadres, qui en situation apprécient les problèmes et se dotent de leurs propres règles pour les résoudre. Et par exemple, se doter de ses propres règles, ce n'est pas forcément un manque d'éthique ou un manque de loyauté. Ça s'explique sociologiquement, c'est tout à fait normal. On ne peut pas résoudre tous les problèmes par les textes officiels.
Seulement, comme on a tendance à être dans cette fiction nécessaire selon laquelle je devrais appliquer, on peut mal le vivre professionnellement, alors qu'en fait, c'est tout à fait normal sociologiquement. Donc les marges de manœuvre des cadres sont bien une réalité. Et pour s'en rendre compte, il faut bien s'affranchir des fictions.



