Lu pour vous - L'emprise scolaire : quand trop d'école tue l'éducation

Publié le 26 juin 2026

 Recension de l'ouvrage "L'emprise scolaire : quand trop d'école tue l'éducation" écrit par François Dubet et Marie Duru-Bellat, publié en 2024.

À propos de : L'emprise scolaire : quand trop d'école tue l'éducation

Auteurs : François Dubet et Marie Duru-Bellat.

  • François Dubet est professeur émérite à l’université de Bordeaux et ancien directeur d’études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Sociologue, il travaille sur les mouvements sociaux, les inégalités sociales et scolaires et les sentiments d’injustice.
  • Marie Duru-Bellat est professeure émérite à Sciences Po et chercheure au Centre de recherche sur les inégalités (Cris) et à l’Institut de recherche en éducation (Iredu). Sociologue, elle est spécialiste des questions d’éducation et des inégalités sociales et de genre. 

Éditeur : Les presses de Sciences Po, 247 pages
Date de parution : 2024

Recension d’ouvrage réalisée par Marylène Lapalus, déléguée du préfet de l’Ain, chercheuse associée au centre Max Weber de Lyon. Elle est docteure en sociologie et auditrice du cycle de l’IH2EF (promotion 2025-2026). Enseignante agrégée d’espagnol puis personnel de direction, ses recherches portent sur le pouvoir d’agir des individus et des collectifs en matière d’égalité et de violences contre les femmes, dans le champ de l’éducation et des politiques publiques

Contexte d'édition

Maison d'édition dédiée aux sciences humaines et sociales, les Presses de Sciences Po participent depuis leur création en 1976 à la transmission des savoirs et des idées, à l'exploration des voies nouvelles de la recherche et à l'animation du débat politique et intellectuel sur les grandes questions de notre temps. Ses auteurs sont issus d'horizons universitaires francophones très divers et contribuent à la diffusion de la recherche contemporaine.
Édité dans la collection "Essai" qui présente des prises de position d'auteurs confirmés sur des questions d’actualité à destination d’un large lectorat, cet ouvrage expose une thèse forte sur les effets de la massification scolaire : le monopole de l’éducation scolaire sur toutes les autres formes d’éducation engendrerait une emprise scolaire telle sur les différents champs sociaux (famille, culture, travail, politique) qu’elle affaiblirait grandement l’école et ses visées éducatives.

Idées clé et positionnement

Les auteurs inscrivent leurs propos dans le courant des critiques scolaires de l’école en présentant leur thèse comme une troisième voie de compréhension du malaise scolaire actuel, les deux autres voies identifiées par les auteurs défendant le renforcement de l’emprise scolaire, l’une pour améliorer le niveau des élèves à l’appui des comparaisons internationales et l’autre pour compenser les effets des transformations économiques et culturelles sur l’école. En dénonçant l’emprise scolaire comme la source de la continuité des inégalités scolaires et sociales, François Dubet et Marie Duru-Bellat prennent ainsi le contre-pied des explications données aux difficultés de l’école mais également des solutions envisagées pour y remédier.

L’introduction pose les bases conceptuelles de l’argumentation. Le concept d’extension scolaire désigne le phénomène d’expansion et d’intensification de l’école dans notre société au travers de la massification scolaire, l’allongement des études et le nombre croissant de bacheliers et d’étudiants du supérieur. Identifiée comme un "débordement", cette extension scolaire génère des effets négatifs que les auteurs se proposent d’objectiver via le concept d’emprise scolaire. L’emprise scolaire se manifeste dans cinq dimensions : l’influence du diplôme sur les trajectoires individuelles, le monopole scolaire de la définition du mérite, la césure entre les vainqueurs et les vaincus de la méritocratie (Brown et James, 2020), le poids des hiérarchies scolaires sur les hiérarchies professionnelles, la "colonisation" de l’éducation et de la socialisation des enfants par la forme scolaire.

Les auteurs prennent ainsi à rebours l’idée communément admise de l’école comme progrès indiscutable pour examiner en sept chapitres comment l’emprise scolaire se retourne contre l’éducation elle-même et proposer une redéfinition des missions de l’école. Ils appuient ce changement de perspective sur la réflexion développée par Ivan Illich il y a plus de cinquante dans Une société sans école (Paris, Seuil, 1971).

  • Le chapitre 1 "Massifier pour démocratiser l’accès au savoir ?" dresse le bilan de la massification scolaire et des différentes réformes qui ont permis de la mettre en œuvre après les années 50 avec l’objectif de déconstruire la croyance selon laquelle les diplômes sanctionnent le mérite de manière juste et garantissent un accès équitable à une position sociale. Selon les auteurs, l’homogénéisation des parcours n’est pas l’homogénéisation des acquis scolaires et l’extension scolaire a produit des effets pervers comme les inégalités différées des carrières scolaires et la perte d’adhésion au tout scolaire chez les jeunes. Les plus avantagés ont gardé leur avantage en mettant en place diverses stratégies de contournement (repli vers l’enseignement privé, accaparement d’option ou de filière), ce qui fait dire aux auteurs que l’expansion scolaire est avant tout une "contre-réforme" qui a annulé les effets démocratisants initialement recherchés.
  • Le chapitre 2 "S’éduquer plus pour gagner plus ?" interroge les bénéfices de l’allongement des études. Au-delà des effets supposés sur le développement de la cohésion sociale, de l’autonomie et de la participation politique des jeunes, les auteurs montrent comment le crédentialisme (le fait de privilégier le diplôme comme clé d’entrée dans le monde du travail) préserve la cohésion des groupes professionnels en recrutant des personnes formées à la même école. 
  • Dans le chapitre 3 "L’emprise scolaire contre l’éducation ?", les auteurs déplorent les bouleversements engendrés par le trop d’école sur la culture scolaire : le rapport instrumental aux études, le développement chez les élèves de la peur d’échouer et du stress de ne pas être le premier, l’élargissement des contenus éducatifs vers des savoirs et problèmes sociaux, le renforcement d’un contrôle scolaire en termes d’évaluations mais aussi de sanctions, la dégradation du statut des enseignants. L’emprise scolaire creuserait également le fossé entre la culture transmise à l’école et les cultures auxquelles adhèrent actuellement les jeunes hors l’école.
  • Le chapitre 4 "La scolarisation des familles" retrace le double mouvement de l’entrée des parents dans l’école depuis quelques décennies. Si l’école s’est ouverte sur l’enfance et l’adolescence en dépassant l’idée de l’éducation comme dressage et en reconnaissant la singularité et les droits de l’enfant, elle a aussi installé un impératif de réussite qui a soumis les familles aux normes éducatives et au devoir de tout faire pour éviter l’échec scolaire.
  • Le chapitre 5 "Vainqueurs et vaincus" reprend la rhétorique du tri scolaire (Queiroz, 2010) et met en lumière comment l’emprise scolaire contribue aux mutations des fractures politiques et sociales en instaurant un clivage opposant vainqueurs et vaincus de la sélection scolaire. Les perdants du tri scolaire n’adhèrent plus aux valeurs de l’école et cette frustration est, pour les auteurs, un vecteur de l’affaiblissement des démocraties.

Les deux derniers chapitres sont eux orientés sur les recommandations des auteurs.

  • Le chapitre 6 "Davantage d’école commune pour éduquer" défend la réalisation d’une école commune qui casse la hiérarchie des disciplines et définit ce que chaque élève doit savoir et savoir faire en la quittant quelles que soient ses études ultérieures. Cette école commune vise l’égalité des résultats en prenant le temps qu’il faut pour éduquer les élèves ensemble et compenser les difficultés des plus faibles de manière précoce.
  • Le dernier chapitre "Apprendre ailleurs et autrement" détaille le projet de François Dubet et Marie Duru-Bellat pour l’école. Ils imaginent un diplôme général garantissant à tous les élèves l’acquisition de compétences socles et transférables (communication, interaction, adaptation) et des certifications professionnelles tenant lieu de sas vers l’emploi qui peuvent s’acquérir tout au long de la vie. Les auteurs recommandent de ne pas appréhender la qualification des emplois par le seul niveau d’études de ceux qui les occupent et de plutôt reconnaître les compétences réellement mobilisées afin de dépasser la conception académique qui raisonne en accumulation de connaissances. En matière de formation, ils formulent le souhait que d’autres acteurs que ceux de l’école puissent enseigner (acteurs professionnels, entreprises, syndicats, associations) et que la formation des enseignants soit repensée sur un modèle professionnel simultané alliant davantage formation professionnelle et académique (rapport "Oser agir", 2025). Leurs recommandations s’élargissent vers un nouveau mode d’affectation des enseignants qui tiendrait compte avant tout de la constitution de communautés éducatives, vers une revalorisation salariale des enseignants et vers une société apprenante qui ouvrirait de nouveaux lieux d’échanges entre enseignants et professionnels.

Forces et faiblesses 

L’ouvrage s’appuie sur des éléments d’analyse à la fois historiques et sociologiques qui rythment de manière efficace l’argumentation.
Les auteurs utilisent, et ce dès le titre de l’essai, des mots forts qui ne peuvent que susciter notre intérêt pour la thèse défendue qui tranche avec les recommandations habituelles pour l’amélioration du système éducatif et qui cherche volontairement à provoquer chez les lecteurs une remise en question des formes scolaires actuelles.
Certaines critiques adressées à l’école peuvent néanmoins interroger. C’est le cas par exemple quand les auteurs dénoncent la multiplication "des éducations à" et le fait que "l’école doit tout faire" (p.14). L’éducation à la sexualité, à l’empathie ou la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, pour ne prendre que ces exemples, contribuent de manière essentielle à combattre de manière précoce des formes de violence et des inégalités qui touchent les élèves et notre société de manière systémique. Il est surprenant que les auteurs ne fassent pas une place à ces "éducations à" dans les compétences générales de l’école commune qu’ils appellent de leurs vœux au regard des compétences transversales qu’elles développent en termes d’expression, de prise de parole, de sociabilité et d’esprit critique.
De même, le trait est parfois grossier dans la description des fonctionnements scolaires. Ainsi, le constat du renforcement du contrôle scolaire pourrait être plus nuancé car, à l’heure du triptyque gradation, proportionnalité et individualisation de la sanction, il est sans aucun doute assez rare que "les écarts de conduite" soient aujourd’hui sanctionnés comme "les devoirs rendus trop tard" (p.104). La recherche de la visée éducative dans les punitions et les sanctions s’est largement développée avec notamment la mise en œuvre de nouveaux dispositifs (commission éducative, mesures de responsabilisation). De manière générale, on peut regretter un portrait trop fermé de l’école présentée comme peu ouverte aux cultures des jeunes (p.112) et aveugle aux souffrances des élèves (sans difficultés scolaires on ne voit rien des souffrances de l’individu", p.126).

Intérêts spécifiques

Cet ouvrage offre au lecteur un regard critique sur l’expansion scolaire et ses effets que tout à chacun peut vérifier au quotidien (allongement de la durée des études, montée de l’anxiété chez les élèves, compétition scolaire accrue). Il invite celui-ci à déconstruire les théories et les croyances qui ont fondé l’histoire de l’école comme un progrès indiscutable pour regarder autrement les problèmes de l’école. 
Ce livre permet de comprendre comment l’école participe des inégalités en les entretenant (Dubet et Vallaud-Belkacem, 2024) mais aussi de saisir comment elle produit de nouvelles inégalités. Les cadres scolaires y trouveront de nombreux exemples pour interroger leur action éducative en établissement et repenser leurs liens avec les différents partenaires avec qui ils travaillent au quotidien (familles, acteurs de la formation, monde de l’entreprise).

Pour aller plus loin

  • Brown, P. et James, D . Educational Expansion, Poverty Reduction and Social Mobility : Reframing The Debate, International Journal of Educational Research, 2020 ;
  • Cycle des hautes études de l’éducation et de la formation. (2025). Oser agir. Leviers pour une autonomie réelle, partagée et assumée, 2025 ;
  • Dubet, F. et Vallaud-Belkacem, N. Le ghetto scolaire. Pour en finir avec le séparatisme. Paris, Éditions du Seuil, 2024 ;
  • Illich, I. Une société sans école. Paris, Éditions du Seuil, 1971 ;
  • Queiroz, J.-M.  L’école et ses sociologies, 2010. 

 

Ce "Lu pour vous" est extrait du dossier Compétences et métiers d'avenir.