Lu pour vous - Oser la transformation

Publié le 26 juin 2026

 Recension de l'ouvrage "Oser la transformation" écrit par Romuald de la Cruz et Aline Scouarnec, publié en 2025.

À propos de : Oser la transformation

Auteurs :

  • Romuald de la Cruz, officier de gendarmerie et cadre dirigeant, spécialiste des dynamiques organisationnelles et de l’innovation managériale, il promeut une pensée latérale pour sortir des schémas préétablis. 
  • Aline Scouarnec, professeure des universités à l’institut d’administration des entreprises (IAE) de Caen, experte en gestion des ressources humaines et transformation publique, co-fondatrice de la revue "Management et Avenir", elle se concentre sur la prospective et la transformation du travail, l’implication des acteurs et la résilience collective.

Management Prospective Éditions, collection "Transformation en action(s)"
Date de parution : 2025

Recension d’ouvrage réalisée par Sandrine Bétrancourt, inspectrice pédagogique régionale dans la spécialité Administration, établissements et vie scolaire, cheffe du département Modernisation et accompagnement des transformations à la DGRH de 2021 à 2023, auditrice du Cycle des hautes études de l’éducation et de la formation en 2024-2025, titulaire d’un master en management des organisations scolaires option RH 

Contexte d'édition

La collection "Transformation en action(s)" est née du constat que la transformation est à la fois un concept relativement récent pour les praticiens, dans "l’air du temps" et un concept éprouvé qui bénéficie de nombre de travaux de recherche dans différentes disciplines. Elle s’inscrit dans une démarche prospective et critique, visant à questionner les théories, concepts, pratiques et méthodes et à dépasser les approches managériales conventionnelles pour aborder les transformations organisationnelles sous un angle holistique, agile et ancré dans les réalités socio-économiques. Elle se distingue par son affirmation de l’interdisciplinarité, son souci de l’opérationnalité réflexive et son alignement avec les transitions majeures, en écho aux enjeux des politiques publiques. Elle se caractérise enfin par une double exigence : articuler les apports de la recherche académique aux préoccupations concrètes des praticiens et fournir des cadres de compréhension susceptibles d’éclairer l’action.
L’ouvrage paraît dans un contexte marqué par l’accélération des mutations économiques, géopolitiques, numériques, environnementales et sociétales. Les auteurs considèrent que ces bouleversements rendent insuffisantes les approches traditionnelles du changement organisationnel et imposent une réflexion renouvelée sur la notion même de transformation. Cette orientation rejoint les préoccupations de la transformation publique portées depuis la loi du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique : adaptation des organisations, évolution des modes de management, développement de la capacité d’innovation et renforcement de l’agilité institutionnelle.

éléments clés et positionnement

Les auteurs partent d’un constat simple : le terme "transformation" est omniprésent dans les discours managériaux mais demeure souvent imprécis. Cette inflation lexicale masque parfois une faible compréhension des mécanismes réels à l’œuvre dans les organisations. L’objectif du livre est donc d’élaborer un cadre conceptuel robuste avant de proposer des pistes d’action et d’oser (se) transformer. Pour ce faire, il s’agit de se poser les bonnes questions, d’identifier les raisons pour lesquelles il est nécessaire de bousculer ses certitudes et ses habitudes et d’adopter une attitude peu présente et pourtant essentielle pour éclairer le champ des possibles et sortir d’une expertise en silo : la prospective.

  • Le premier chapitre s’attache à clarifier le concept. Romuald de la Cruz et Aline Scouarnec montrent que la transformation ne se réduit ni à une réforme, ni à une innovation, ni à un simple changement organisationnel et qu’elle peut se présenter sous différentes formes. Elle est un phénomène d’ampleur qui fait passer l’organisation, le collectif et l’individu d’une forme à une autre dans une démarche systémique et articulée. Cette démarche de construction progressive d’une définition opératoire constitue l’un des apports majeurs de l’ouvrage : avant d’agir, il faut s’accorder sur les mots et les réalités qu’ils recouvrent.
  • Dans le deuxième chapitre, Romuald de la Cruz et Aline Scouarnec nous livrent une analyse approfondie des trois grandes approches de la transformation - stratégique, organisationnelle et managériale - tout en montrant qu’aucune de ces perspectives ne suffit à elle seule à comprendre les transformations contemporaines, lesquelles doivent être pensées comme un phénomène multidimensionnel les mobilisant simultanément.
  • Le chapitre trois, qui traite des caractéristiques de la transformation, constitue le cœur théorique de l’ouvrage en ce qu’il identifie trois déterminants majeurs de la transformation :
    • l’objet de la transformation (ce sur quoi/qui elle porte ; ce qu’elle concerne) ;
    • ses conséquences (ce sur quoi elle agit) ; 
    • sa cinétique (avec quelle vitesse, force et intensité) ;

et six invariants (anticipation des évolutions de l’écosystème, vision stratégique innovante, adaptation de la culture interne et des comportements, dynamique d’apprentissage, nouvelles formes d’organisation et pilotage sur mesure) permettant de reconnaître un processus transformationnel.

D’une première partie - la transformation c’est quoi ? - on retient cette définition : La transformation correspond à un changement majeur de forme d’une organisation, qui consiste à repenser son modèle d’affaires et sa chaîne de valeur, à l’aune des bouleversements de son écosystème, pour assurer son développement et sa pérennité. Elle suppose un état d’esprit qui prône l’audace et l’innovation, ainsi qu’une volonté individuelle et collective à se transformer. Elle est donc bien un sujet de stratégie, une problématique d’organisation et un enjeu de management. Sur ce dernier point, cela sera plus longuement évoqué dans la troisième partie de l’ouvrage, conduire la transformation ainsi définie implique de laisser place à la liberté d’action, à l’agilité et à la confiance. Oser la transformation est même une question de désir et de volonté d’apprentissage des expériences passées, des expériences collaborateurs et usagers.

Forts d’une compréhension de ce qu’est la transformation et de ce qu’elle implique, nous sommes alors invités à un "tour d’horizon" des transformations à l’œuvre qui est le grand "pas de côté" du livre afin de trouver réponse à la question : la transformation pourquoi ?
L’exigence intellectuelle est dans cette deuxième partie élevée, l’analyse et une relative abstraction mobilisent les facultés cognitives de la personne lectrice et surtout de transfert de la réflexion vers son environnement de travail. Il y est en effet question de changement de paradigme en lien avec une postmodernité actée, une posture prospective nécessaire et une nécessité de comprendre son écosystème et l’ensemble des influences auquel il est soumis pour pouvoir se transformer et rester "dans le game". En effet, il ne s’agit plus tant de s’adapter que de lire et intégrer les transformations profondes à l’œuvre dans un monde interconnecté qui redessinent les cadres d’action. Ainsi est indispensable l’analyse des mutations du travail liées aux nouvelles attentes des agentes et agents comme à la nécessité de concilier performance collective, développement humain et sens du travail. La transformation invite à "designer" de nouvelles formes du travail qui prennent en considération les approches individuelles et organisationnelles du rapport au monde, au champ d’activité, au travail, à soi, aux autres, au temps, à l’environnement et à l’écologie, aux technologies et à l’information (ce sont les "capteurs de la transformation") en les mettant en lien. Cette réflexion trouve un écho particulier dans les administrations publiques confrontées à des enjeux d’attractivité, d’engagement et de qualité de vie au travail.
Cette partie propose un cadre pour (se) transformer – pour tenir car cela demande beaucoup d’énergie et ne rien oublier : le sens, c’est-à-dire la direction, la signification et l’intérêt ; le différent en explorant de nouveaux horizons, dépassant ses habitudes et imaginant l’organisation de demain ; le collectif afin d’impliquer toutes les parties prenantes ; et l’attention à chacune et chacun dans une logique du prendre soin et d’invitation de toutes les expressions à la table de la vision prospective. C’est la conjugaison de ces impératifs qui permet d’agir sur la culture organisationnelle, de sortir de la planification stratégique aujourd’hui inadaptée au profit du mode projet pour suivre des schémas sur mesure, évolutifs, souples et non linéaires impliquant réactivité, flexibilité, frugalité.

  • Dans la troisième partie - la transformation, comment faire ? - le chapitre portant sur l’orchestration de la transformation, constitue l’apport le plus opérationnel de l’ouvrage. Les auteurs proposent une méthode visant à piloter la transformation sans créer de climat anxiogène ; éviter les effets contre-productifs de la "burning platform" ; mobiliser durablement les acteurs. Cette réflexion est particulièrement pertinente pour le secteur public, où les transformations imposées de manière descendante suscitent souvent résistances et démobilisation. Le dernier chapitre, quant à lui, formalise les principes d’un véritable pilotage transformationnel. Les auteurs y développent une logique de création de valeur par la transformation ; des instruments de mesure adaptés ; une approche intégrée du pilotage car l’enjeu est de sortir d’une forme d’usure organisationnelle interne et de l’incapacité qu’elle provoque de répondre aux besoins actuels et à venir de développement de l’activité comme des professionnels qui y contribuent. 

Le positionnement de Romuald de la Cruz et d’Aline Scouarnec est original à plusieurs titres.

D’abord, ils refusent explicitement de se poser en donneurs de "recettes" ou de "bonnes pratiques" universelles. Leur ambition est davantage de construire une grille de lecture que de proposer une méthode clé en main. L’ouvrage n’est pas une boîte à outils, mais une invitation à repenser les fondements du management.
Ensuite, leur approche est résolument systémique et prospective. La transformation n’est pas envisagée comme un simple projet de conduite du changement mais comme une dynamique complexe touchant simultanément les individus, les collectifs, les organisations et leur environnement.
Enfin, ils adoptent une posture particulièrement intéressante pour le secteur public en posant que la transformation doit être comprise avant d’être pilotée. Cette perspective rejoint les enjeux contemporains de transformation publique, qui privilégient l’intelligence collective, l’expérimentation et la participation des acteurs plutôt qu’une logique strictement prescriptive.

Forces et faiblesses 

Les forces

L’un des principaux mérites du livre tient dans les clarifications conceptuelles qu’il opère en redonnant un sens précis à des notions souvent utilisées de manière approximative : transformation, changement, innovation, adaptation, prospective.
Les auteurs évitent l’écueil des analyses uniquement stratégiques ou organisationnelles et proposent une vision globale, systémique et multidimensionnelle de la transformation. En réhabilitant par ailleurs la place de l’émotion, de l’expérientiel et la force du collectif, ils invitent à oser, ne pas avoir peur, se préparer à (se) transformer avec la perspective d’une liberté retrouvée dans cette posture d’audace et de courage (individuelle et collégiale) qui découle de la transformation.
L’ouvrage est une ressource pertinente pour le secteur public. Les réflexions sur l’orchestration de la transformation, la mobilisation des acteurs et la gestion des résistances peuvent en effet trouver une application directe dans les administrations et les établissements publics.
Le plus important au regard du contrat de lecture : une possibilité de rentrer dans l’ouvrage par la fin, un peu à la Pennac, en consultant "la transformation en 31 questions "qui précise "quoi", "pourquoi" et "comment" et reprend les points clés. De même, la lecture est accompagnée par des rappels réguliers du cheminement proposé et des synthèses intermédiaires à chaque fin de chapitre.

Les faiblesses

Le lecteur en quête d’outils immédiatement mobilisables pourra parfois être déstabilisé par la densité conceptuelle et le niveau d’abstraction de certaines analyses.
L’argumentation gagnerait parfois à être illustrée par davantage d’études de cas détaillées et de retours d’expérience approfondis, notamment dans le secteur public. De même, les principes proposés sont convaincants mais demandent un travail de traduction et de transposition dans les contextes organisationnels spécifiques.

Conclusion

Oser la transformation est un ouvrage stimulant et nécessaire, qui se distingue par sa rigueur conceptuelle et son appel à un changement de paradigme largement étayé par des analyses qui donnent à penser. Il offre aux lecteurs et lectrices un parcours riche en apports théoriques et en pistes de travail pour se poser les bonnes questions face à l’urgence d’un monde en multiples transformations et ainsi adopter une attitude prospective et ouverte afin d’opérer les meilleurs choix et de co-construire, chacune, chacun et ensemble l’itinéraire de sa transformation.
Ce livre n’est pas à lire comme un mode d’emploi de la transformation ; ce livre est une boussole pour oser la transformation.

 

Ce "Lu pour vous" est extrait du dossier Compétences et métiers d'avenir.