
- À propos de l'ouvrage : Déségrégation et accompagnement total
- auteur : Hugo Dupont, maitre de conférences en sociologie à l’université de Poitiers, chercheur au sein du groupe de recherches sociologiques sur les sociétés contemporaines (GRESCO) et enseignant à l’institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPE) de l’académie de Poitiers. Ses travaux portent sur les politiques d’inclusion, les transformations du médico-social et les coopérations interprofessionnelles. Il est l’auteur de plusieurs articles et chapitres consacrés aux dispositifs de scolarisation des enfants à besoins particuliers et aux évolutions du travail socio-éducatif.
- éditeur : Paris : Éditions du Champ Social
- date de parution : 2023
Recension réalisée par Charlotte ABID-LAFAY, directrice adjointe chargée de section d'enseignement général et professionnel adapté (SEGPA) à Saint-Étienne. Elle est titulaire d’un master PIHA2 (direction, pilotage et coordination dans l’action sociale et médico-sociale) obtenu à l’Institut national supérieur formation et recherche - handicap et enseignements adaptés (INSEI) en 2025.
Contexte d’édition
L’ouvrage d’Hugo Dupont analyse les transformations des dispositifs de scolarisation et d’accompagnement des enfants et adolescents en situation de handicap dans un contexte marqué par la volonté politique de "déségrégation". L’auteur propose la notion d’"accompagnement total" pour qualifier les formes d’intervention contemporaines, caractérisées par la continuité des parcours, le décloisonnement entre secteurs et la multiplication des espaces de coordination. Cette perspective croise sociologie de l’éducation, études du handicap et analyse des pratiques professionnelles.
Hugo Dupont replace d’abord ces évolutions dans une histoire des politiques publiques : des réformes des années 2000 (droits, accessibilité, inclusion scolaire) à la circulaire interministérielle du 2 mai 2017 relative à la transformation de l’offre d’accompagnement des personnes handicapées. Celle-ci n’institue pas les unités d’enseignement externalisées (UEE) - déjà présentes dans plusieurs régions depuis les années 2010 - mais elle en renforce l’usage en les inscrivant dans un cadre prescriptif plus clair. La circulaire encourage en effet la transformation de l’offre médico-sociale par externalisation des unités d’enseignement, développement des coopérations entre l’éducation nationale et les établissements médico-sociaux et la territorialisation des réponses d’accompagnement. Elle contribue à consolider des formes hybrides de scolarisation qui se situent entre école ordinaire et établissement spécialisé.
Idées clés et positionnement
L’enquête empirique menée sur trois territoires croise observations, entretiens et analyse documentaire. L’auteur montre que l’accompagnement total se construit dans des configurations locales où se multiplient les interfaces entre professionnels : réunions de coordination, co-interventions, dossiers partagés, ajustements quotidiens entre cultures professionnelles. Il identifie des facteurs facilitants (souplesse organisationnelle, soutien institutionnel, reconnaissance mutuelle des compétences) et des tensions persistantes (hiérarchies implicites, cloisonnement administratif, asymétries entre secteurs). Les UEE illustrent cette ambivalence : elles favorisent des formes d’inclusion scolaire tout en réintroduisant, parfois, des critères de sélection fondés sur la "compatibilité" avec les normes de fonctionnement scolaire.
Le chapitre consacré aux familles constitue un éclairage majeur. Hugo Dupont met en évidence une double exigence : la valorisation officielle de la participation parentale d’un côté et l’exigence implicite d’une forte implication de l’autre. Cette implication suppose un capital culturel, linguistique et institutionnel inégalement réparti. Les parents doivent comprendre des procédures complexes, porter un projet scolaire, dialoguer avec plusieurs institutions, ce qui peut produire des inégalités d’accès à l’inclusion. Ces constats entrent en résonance avec les travaux sur les pratiques éducatives familiales et les inégalités de participation (Lareau, 2003), qui montrent que l’implication scolaire attendue est socialement située. L’analyse souligne aussi la question de l’autodétermination parentale : certains parents disposent de ressources pour négocier les dispositifs, d’autres non, ce qui peut affecter les trajectoires de scolarisation.
Une lecture comparative de la note critique proposée par Rachel Gasparini (2021) permet de prolonger et de nuancer certains éléments du livre. Gasparini salue la richesse de l’enquête et la mise en lumière des paradoxes de la réforme de 2017, mais elle invite à prêter davantage attention à l’hétérogénéité des pratiques professionnelles et aux tensions internes aux collectifs. Elle souligne aussi que la représentation des familles gagnerait à être élargie : au-delà des contraintes institutionnelles qui pèsent sur elles, des formes d’autodétermination, de résistances ou de stratégies familiales existent et mériteraient d’être davantage prises en compte. Cette critique rappelle que les dispositifs inclusifs ne produisent pas automatiquement une inclusion réelle et peuvent, dans certaines configurations, reconduire des formes d’exclusion plus subtiles.
Forces et faiblesses
Pour situer l’ouvrage au sein des recherches consacrées à l’éducation inclusive, plusieurs courants peuvent être mobilisés. D’abord, les travaux internationaux sur les paradoxes de l’inclusion (Slee & Allan, 2011 ; Popkewitz, 2020) montrent comment les politiques inclusives peuvent créer des frontières internes en cherchant à normaliser les comportements attendus à l’école. Enfin, les analyses françaises portant sur les politiques publiques (IGAS & IGÉSR, 2025) insistent sur les inégalités territoriales, la fragmentation des services et les effets de la gouvernance sur la mise en œuvre locale de l’inclusion. L’ouvrage de Dupont s’inscrit pleinement dans cette littérature en donnant à voir, au niveau microsociologique, comment ces cadres institutionnels se traduisent dans l’action professionnelle.
Ces éléments permettent aussi d’identifier les limites du livre : un approfondissement des dimensions structurelles (inégalités de ressources entre territoires, pilotage national, contraintes budgétaires) renforcerait encore l’analyse, tout comme une exploration des dynamiques de formation et des cultures professionnelles qui sous-tendent les coopérations. La question des critères d’accès aux dispositifs hybrides comme les UEE pourrait également faire l’objet d’un débat plus explicitement normatif, tant elle conditionne les formes réelles d’inclusion.
Conclusion
En définitive, Déségrégation et accompagnement total constitue une contribution précieuse pour comprendre les recompositions institutionnelles liées à la déségrégation et pour analyser les pratiques de coopération entre école et médico-social. L’articulation entre cadre politique (dont la circulaire de 2017), enquête de terrain et analyse théorique en fait un ouvrage de référence pour appréhender la complexité de la scolarisation inclusive à l’échelle des territoires.
Bibliographie
- Gasparini, R. (2022). Les recherches participatives : faire science avec pour faire autrement. Cairn.info, 209 pages.
- IGAS, & IGÉSR. (2025). Rapports et notes d’experts sur l’école inclusive et l’évolution des UEE/SESSAD.
- Lareau, A. (2003). Unequal Childhoods : Class, Race and Family Life. Les géographies des enfants et des jeunes.
- Popkewitz, t. (2020). The paradoxes of practical research: The good intentions of inclusion that exclude and abject. European Educational Research Journal, 19.
- Slee, R., & Allan, J. (2011). Critiques des paradoxes de l’inclusion et des effets d’exclusion interne. International Studies in Sociology of Education, volume 11, pages 173-192.
Ce "Lu pour vous" est extrait du dossier École inclusive.




